En bref
Convertir un salaire net en TJM n'est pas une simple division. Un salarié cadre à 4 500 € net/mois qui passe en freelance doit viser un TJM d'environ 430 à 480 € pour conserver son pouvoir d'achat. La règle de base tient en une phrase : prends ton net annuel souhaité, multiplie par 1,6 pour couvrir charges et imprévus, puis divise par le nombre de jours réellement facturables dans l'année.
La formule détaillée, étape par étape
Le calcul complet tient en cinq variables. Chacune correspond à une réalité du travail en indépendant que le bulletin de salaire masque.
- Net mensuel souhaité : le montant que tu veux effectivement percevoir après impôts et cotisations.
- x 12 : pour passer en base annuelle.
- x 1,6 : coefficient multiplicateur qui absorbe les cotisations sociales, l'impôt sur le revenu, et la marge de sécurité pour les trous de facturation.
- / Jours facturables annuels : typiquement 180 à 200 jours, soit beaucoup moins que les 228 jours ouvrés théoriques.
- = TJM plancher : le tarif en dessous duquel tu perds de l'argent par rapport à ton équivalent salarié.
L'erreur classique consiste à diviser le salaire brut par 218 jours et à annoncer un TJM à 250 ou 300 €. C'est un calcul qui oublie les congés, la formation, le temps administratif, la prospection, et les périodes d'intercontrat. Un freelance bien organisé facture entre 180 et 200 jours par an. Un débutant ou un profil en construction de portefeuille descend souvent à 150 jours.
Combien de jours facturables dans une année réelle
Le code du travail français prévoit 228 à 230 jours ouvrés par an (365 - 52 samedis - 52 dimanches - 11 jours fériés - 25 jours de congés payés). Mais ce chiffre ne s'applique qu'aux salariés. En freelance, le décompte est différent.
| Poste | Jours par an | Commentaire |
|---|---|---|
| Jours ouvrés bruts | 228 | Base théorique après weekends et jours fériés |
| - Congés personnels | -25 à -30 | Équivalent salarié + RTT sacrifiés |
| - Formation | -5 à -10 | Obligation pour rester compétitif |
| - Admin, compta, facturation | -10 à -15 | Déclarations URSSAF, TVA, devis, relances |
| - Prospection, avant-vente | -10 à -20 | Réponses d'appels d'offres, RDV commerciaux non facturés |
| - Intercontrat (entre missions) | -5 à -15 | Période creuse entre deux contrats |
| = Jours facturables nets | 180 à 200 | Base réelle pour le calcul de TJM |
Un freelance expérimenté avec un carnet d'adresses solide et peu d'intercontrats atteint 210 jours. Un consultant junior qui démarre plafonne à 160 jours la première année. Prends une hypothèse de 200 jours pour la simulation et ajuste après un an d'activité.
3 profils concrets avec les chiffres 2026
La théorie suffit pour comprendre la mécanique, mais le choix du TJM dépend du positionnement sur le marché et du statut juridique. Trois profils représentatifs permettent de calibrer.
Profil 1 : développeur web, 4 500 € net/mois en micro-BNC
Un développeur web qui sort d'un poste salarié à 55 000 € brut/an perçoit environ 3 500 € net/mois après impôts. Pour maintenir son niveau de vie avec la charge supplémentaire de l'entrepreneur, il vise 4 500 € net/mois.
- Net annuel cible : 4 500 x 12 = 54 000 €
- Coefficient ajusté micro-BNC (charges faibles, impôts normaux) : x 1,5
- CA cible : 54 000 x 1,5 = 81 000 € (sous le plafond micro-BNC de 77 700 € : attention, il faut passer en réel ou en EURL dès dépassement)
- Jours facturables : 200
- TJM plancher : 81 000 / 200 = 405 €
- TJM recommandé : 450 à 500 € pour absorber les imprévus
Profil 2 : consultant métier, 6 000 € net/mois en EURL
Un consultant data ou stratégie avec 5 à 8 ans d'expérience vise 6 000 € net/mois. En EURL à l'impôt sur le revenu, il cumule cotisations TNS (Travailleur Non Salarié), impôt sur le revenu, et frais de structure.
- Net annuel cible : 6 000 x 12 = 72 000 €
- Coefficient EURL-SASU (charges TNS 35-45 %, frais, IR) : x 1,7
- CA cible : 72 000 x 1,7 = 122 400 €
- Jours facturables : 200
- TJM plancher : 122 400 / 200 = 612 €
- TJM recommandé : 650 à 750 €
Ce TJM se situe dans la fourchette haute du marché consultant en région. En Île-de-France, les grands comptes acceptent jusqu'à 900 € sur des profils data senior avec références.
Profil 3 : expert IT, 10 000 € net/mois en SASU
Un expert technique senior (architecte cloud, tech lead, CTO fractionné) vise 10 000 € net/mois. En SASU avec président assimilé salarié, les cotisations sont plus lourdes mais la couverture sociale est alignée sur le régime général.
- Net annuel cible : 10 000 x 12 = 120 000 €
- Coefficient SASU (cotisations assimilé salarié 45-55 %, IS, IR sur dividendes) : x 1,8
- CA cible : 120 000 x 1,8 = 216 000 €
- Jours facturables : 200
- TJM plancher : 216 000 / 200 = 1 080 €
- TJM recommandé : 1 100 à 1 300 €
À ce niveau, la structure juridique optimale combine souvent SASU pour le salaire + PER pour défiscaliser + épargne investie via holding. Le passage d'un simple calcul brut-net salarié ne suffit plus : l'optimisation fiscale devient un levier majeur.
Les 3 coefficients selon le statut juridique
Le coefficient multiplicateur entre net souhaité et CA à facturer varie selon le statut. C'est la variable qui change le plus entre deux freelances à même niveau de vie.
| Statut | Cotisations sociales | Coefficient net -> CA | Exemple pour 50 000 € net |
|---|---|---|---|
| Micro-BNC (prestations) | 21,2 % + 0,2 % CFP | x 1,45 à 1,55 | CA 72 500 à 77 500 € |
| Micro-BIC (ventes) | 12,3 % | x 1,35 à 1,45 | CA 67 500 à 72 500 € |
| EURL à l'IR (TNS) | 35 à 45 % | x 1,65 à 1,75 | CA 82 500 à 87 500 € |
| SASU (assimilé salarié) | 45 à 55 % | x 1,75 à 1,90 | CA 87 500 à 95 000 € |
| Portage salarial | environ 50 % (société) + 8 à 12 % frais gestion | x 1,85 à 2,10 | CA 92 500 à 105 000 € |
Le portage salarial affiche le coefficient le plus élevé parce qu'il cumule les cotisations du régime général (comme un salarié) et les frais de la société de portage. En contrepartie, il apporte la simplicité administrative et une couverture chômage France Travail.
Les seuils à connaître pour le choix du statut :
- Plafond micro-BNC prestations de services : 77 700 € de CA/an
- Plafond micro-BIC ventes : 188 700 € de CA/an
- Au-delà : passage obligatoire en régime réel ou en EURL/SASU
- PASS 2026 : 48 060 € annuel, référence pour plusieurs seuils de cotisations
- PMSS 2026 : 4 005 € mensuel
Ce que le salarié oublie quand il simule son TJM
Le passage du salariat au freelance s'accompagne de coûts invisibles qui gonflent la facture réelle. Chaque poste oublié réduit le net effectif de 100 à 500 € par mois.
Mutuelle santé et prévoyance
En SASU, une bonne mutuelle coûte 120 à 200 €/mois. La prévoyance (maintien de revenu en cas d'arrêt) ajoute 80 à 150 €/mois. Total : 200 à 350 €/mois contre zéro ou 30 € pour un salarié dont l'employeur paie la moitié.
Retraite complémentaire
Un salarié cadre cotise automatiquement à l'Agirc-Arrco via son bulletin. Un dirigeant TNS cotise à la CIPAV ou à la SSI avec des taux plus faibles. Pour compenser, il faut alimenter un PER individuel ou un PER entreprise à hauteur de 10 à 15 % du CA.
Matériel et logiciels
Un développeur freelance achète son ordinateur (2 000 à 3 500 € tous les 3 ans), ses licences logicielles (600 à 1 500 €/an), son abonnement cloud (20 à 100 €/mois). Amorti sur l'année, cela représente 150 à 300 €/mois.
Comptable et formation
Un expert-comptable freelance facture 80 à 200 €/mois pour une EURL standard, plus le bilan annuel à 800 à 1 500 €. La formation continue (conférences, cours en ligne, certifications) coûte 500 à 2 000 €/an.
Chômage et garantie financière
Un freelance n'a pas droit à l'assurance chômage classique (sauf portage salarial ou cas spécifiques documentés). Pour compenser, il faut épargner 3 à 6 mois de charges fixes sur un compte dédié. Cela représente 10 000 à 20 000 € bloqués qui ne rapportent quasi rien.
La méthode en 5 étapes pour fixer ton TJM définitif
La formule donne un plancher mathématique. Le TJM réel se fixe en croisant cette base avec le marché, le positionnement et la négociation.
- Calcule ton plancher avec la formule ci-dessus en prenant 200 jours facturables et ton coefficient statut.
- Benchmark le marché sur 3 plateformes : Malt, Comet, Upwork, plus LinkedIn. Filtre par spécialité et expérience. Note les TJM affichés des profils similaires.
- Ajoute 10 à 20 % de marge de négociation : les clients demandent systématiquement une remise, anticipe-la.
- Différencie par typologie client : startups (TJM -15 %), ETI (TJM plancher), grands comptes (TJM +20 %), missions sensibles ou urgentes (TJM +30 à 50 %).
- Ré-évalue tous les 6 mois : si tu factures plus de 85 % de tes jours cible, ton TJM est trop bas. Si tu es en intercontrat long, il est peut-être trop haut pour ta cible ou ton positionnement est à retravailler.
Compare toujours ton TJM à ton équivalent salarié. Pour un salaire brut de 60 000 €/an (environ 3 800 € net/mois), le coût employeur complet tourne autour de 85 000 €/an. C'est le montant que tu dois facturer au minimum pour équivaloir ce poste, sans compter tes frais de freelance. Le simulateur coût employeur détaille la mécanique.
Les 3 erreurs qui plombent le TJM
Trois pièges reviennent chez les freelances qui se plantent sur leur pricing.
Erreur 1 : calculer en jours ouvrés théoriques. Diviser par 228 au lieu de 180-200 sous-évalue le TJM de 13 à 27 %. Sur un net cible à 60 000 €, cela représente 8 000 à 16 000 € de pertes annuelles.
Erreur 2 : oublier les congés maladie. Un freelance sans prévoyance qui attrape une grippe de 10 jours perd 10 jours x TJM, soit potentiellement 4 000 à 8 000 € en une semaine. La provision pour arrêts doit être intégrée dans la marge du coefficient (+5 %).
Erreur 3 : refuser d'augmenter ses tarifs. Les TJM grimpent de 3 à 5 % par an en moyenne sur les marchés tech et consulting. Un freelance qui garde le même TJM pendant 3 ans perd 10 à 15 % de pouvoir d'achat à cause de l'inflation et de la hausse des charges.