En bref
Ce que recouvrent vraiment ces trois statuts
Trois mots reviennent en boucle et ne désignent pas la même chose. Le portage salarial fait de toi le salarié d'une société de portage : contrat de travail, bulletin de paie, cotisations salariales et patronales. Tu démarches tes clients et tu fixes ton prix, la société facture à ta place et te reverse un salaire. Le freelance pur recouvre deux formes distinctes : la micro-entreprise, où tu paies un pourcentage fixe de ton chiffre d'affaires (le CA, c'est-à-dire ce que tu factures hors taxes, avant toute charge), et l'EURL à l'IS, une société dont tu es le gérant.
Le bon point de comparaison n'est ni le brut ni le net après impôt, mais le taux de conversion : la part de ton chiffre d'affaires qui finit sur ton compte avant impôt sur le revenu. Il isole ce que coûte le statut lui-même, sans dépendre de ta situation familiale.
En portage, l'article L. 1254-2 du code du travail impose une rémunération minimale : à défaut d'accord de branche étendu, 75 % du plafond mensuel de la Sécurité sociale pour un temps plein, soit 3 003,75 € brut par mois en 2026, ce plafond étant fixé à 4 005 €. Contrairement à ce qu'on lit souvent, aucun texte ne fixe de TJM minimum de 300 € : ce chiffre est une pratique commerciale, pas une règle de droit. Deux conditions légales pèsent bien davantage : tu dois justifier d'une expertise, d'une qualification et d'une autonomie suffisantes, et l'entreprise cliente ne peut recourir au portage que pour une tâche occasionnelle ou une prestation ponctuelle (article L. 1254-3).
En micro-entreprise, tes cotisations sont un pourcentage du chiffre d'affaires encaissé, et le taux dépend de ta catégorie fiscale. C'est là que beaucoup se trompent : un consultant, un développeur, un graphiste ou un rédacteur relèvent des BNC, les bénéfices non commerciaux, la catégorie des activités libérales, et non des BIC. Or le taux BNC a augmenté par paliers depuis juillet 2024 et atteint 25,6 % depuis le 1er janvier 2026, contre 21,2 % pour les prestations de services commerciales et artisanales (BIC) et 23,2 % pour les professions libérales réglementées relevant de la Cipav (barème Urssaf). S'y ajoute la contribution à la formation professionnelle, 0,2 % du chiffre d'affaires pour les activités libérales.
En EURL à l'impôt sur les sociétés, tu es gérant majoritaire, donc travailleur non salarié. Ta rémunération se déduit du résultat, et ce qui reste supporte l'IS : 15 % jusqu'à 42 500 € de bénéfice, 25 % au-delà. Le reliquat peut être distribué en dividendes. Attention au piège : depuis la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2013, la fraction de dividendes qui dépasse 10 % du capital social, des primes d'émission et des sommes en compte courant est soumise aux cotisations sociales du gérant. Avec un capital de 1 000 €, l'arbitrage salaire-dividendes ne rapporte quasiment rien en EURL. C'est une stratégie de SASU, pas d'EURL.
Le comparatif chiffré pour un TJM de 500 €/jour
Point de départ : 500 € hors taxes par jour, 220 jours facturés dans l'année, soit environ 18 jours par mois avec cinq semaines non facturées, donc 110 000 € de chiffre d'affaires. Premier constat, et il change tout : à ce niveau, la micro-entreprise n'est plus une option, puisque son plafond 2026 s'arrête à 83 600 € de recettes en prestations de services.
| Statut | CA retenu | Ce qui part | Net avant impôt | Conversion |
|---|---|---|---|---|
| Portage salarial (frais de gestion 8 %) | 110 000 € | Frais de gestion, puis cotisations patronales et salariales | Environ 55 000 € | Environ 50 % |
| Micro-entreprise BNC | 83 600 € (plafond atteint) | 25,6 % de cotisations et 0,2 % de CFP | Environ 62 000 € | Environ 74 % |
| EURL à l'IS (tout en rémunération de gérant) | 110 000 € | Cotisations de travailleur non salarié et frais comptables | Environ 73 000 € | Environ 66 % |
Ces trois lignes ne forment pas un classement, parce que la deuxième porte sur un chiffre d'affaires plus faible : au plafond micro, tu ne factures que 167 jours à 500 €, pas 220. Rapportée à l'euro facturé, la micro reste de loin le statut le plus efficace ; rapportée à une année pleine de travail, elle plafonne. Et le portage, dernier en revenu, est le seul des trois à ouvrir des droits au chômage.
L'impôt sur le revenu s'ajoute ensuite, de la même façon dans les trois cas. Sur un net imposable d'environ 57 000 € en portage, un célibataire à une part paie autour de 8 500 € selon le barème 2026, ce qui ramène le disponible vers 46 500 €. La tranche à 30 % s'applique aux trois statuts à ce niveau de revenu : l'ordre ne change pas.
Portage salarial : ce que tu paies pour le filet
La société de portage prélève des frais de gestion de 5 à 10 % du chiffre d'affaires hors taxes, avec des grilles souvent dégressives au-delà d'un certain volume. Sur 110 000 €, cela représente 5 500 à 11 000 €. Le solde constitue l'enveloppe qui doit couvrir à la fois les cotisations patronales et ton salaire brut. Comme le total des cotisations, patronales et salariales confondues, tourne autour de 45 % de cette enveloppe pour un statut cadre, il te reste environ la moitié du chiffre d'affaires en net avant impôt.
Ce que tu achètes avec l'autre moitié est précis. Une assurance chômage, d'abord : le portage est le seul des trois statuts à en ouvrir. La retraite du régime général et l'Agirc-Arrco, avec des points cadres. Une mutuelle d'entreprise et une prévoyance obligatoires. Des indemnités journalières dès le 4e jour d'arrêt maladie, un congé maternité complet, des congés payés intégrés au calcul de la rémunération. Si tu perds ton client principal, tu ne tombes pas à zéro.
Micro-entreprise : la plus efficace, jusqu'au plafond
Depuis le 1er janvier 2026, le plafond de chiffre d'affaires est de 83 600 € pour les prestations de services, qu'elles relèvent des BIC ou des BNC, et de 203 100 € pour la vente de marchandises (seuils Urssaf mis à jour le 20 février 2026). Ces montants ont été relevés : les 77 700 € que citent encore beaucoup de sources correspondent à la période 2023-2025.
Sur 83 600 € de recettes en BNC, tu paies 21 402 € de cotisations (25,6 %) et 167 € de contribution à la formation professionnelle, soit environ 62 000 € nets avant impôt et avant cotisation foncière des entreprises. C'est le meilleur taux de conversion des trois statuts, et c'est logique : personne ne paie de part patronale, et la comptabilité se résume à un livre de recettes.
Deux limites arrivent avant le plafond. La franchise de TVA s'arrête à 37 500 € de chiffre d'affaires en prestations de services, avec un seuil majoré de 41 250 € au-delà duquel tu deviens redevable dès l'année en cours : passé ce cap, tu factures la TVA, ce qui est neutre avec des clients professionnels mais renchérit ton prix pour des particuliers. Ensuite, le fisc applique un abattement forfaitaire pour frais professionnels, qui remplace tes frais réels : 34 % pour les BNC, 50 % pour les prestations de services BIC et 71 % pour la vente (détail Urssaf). Si tes dépenses professionnelles dépassent 34 % de tes recettes, la micro te fait perdre de l'argent face au régime réel.
EURL à l'IS : plus de revenu, plus de contraintes
Sur 110 000 € de chiffre d'affaires, en retirant environ 4 000 € de frais professionnels et de comptabilité, il reste 106 000 € à répartir. En te versant l'essentiel en rémunération de gérant, les cotisations de travailleur non salarié représentent de l'ordre de 45 % de ta rémunération nette : tu récupères environ 73 000 € nets avant impôt, et le résultat soumis à l'IS devient alors proche de zéro.
La tentation classique consiste à se verser un petit salaire et à sortir le reste en dividendes taxés au prélèvement forfaitaire unique de 30 %, soit 12,8 % d'impôt sur le revenu et 17,2 % de prélèvements sociaux. En EURL, cela ne fonctionne pas : au-delà de 10 % du capital social, les dividendes du gérant majoritaire supportent les cotisations sociales en plus de l'IS déjà payé. Le montage n'a d'intérêt qu'en SASU, où le président est assimilé salarié et où les dividendes échappent aux cotisations, au prix là aussi de l'absence d'assurance chômage.
Le coût de la structure est réel : comptes annuels, liasse fiscale, expert-comptable pour 1 500 à 2 500 € par an, frais de greffe et d'annonces légales à la création. Pour affiner l'arbitrage sur la partie rémunération, passe par le simulateur brut-net.
Le même calcul à trois niveaux de TJM
Le bon statut dépend d'abord de ton prix. Voici les nets avant impôt pour 220 jours facturés, avec les mêmes hypothèses que ci-dessus.
| TJM et chiffre d'affaires | Portage salarial | Micro-entreprise BNC | EURL à l'IS |
|---|---|---|---|
| 300 €/jour, soit 66 000 € | Environ 33 000 € | Environ 49 000 € | Environ 43 000 € |
| 500 €/jour, soit 110 000 € | Environ 55 000 € | Hors plafond (83 600 €) | Environ 73 000 € |
| 800 €/jour, soit 176 000 € | Environ 88 000 € | Hors plafond (83 600 €) | Environ 118 000 € |
Trois lectures. En bas de l'échelle, la micro l'emporte nettement, sans comptable et sans formalités. À partir d'environ 380 € par jour sur 220 jours facturés, tu touches le plafond et tu dois choisir entre facturer moins ou changer de statut. En haut de l'échelle, l'écart entre EURL et portage dépasse 30 000 € par an pour le même travail. Si tu ne connais pas encore ton prix de marché, commence par calculer ton TJM à partir du net que tu vises.
Protection sociale : la vraie ligne de partage
Le chômage est la différence qui ne se rattrape pas.
- Portage salarial : tu cotises à l'assurance chômage comme n'importe quel salarié. Les droits s'ouvrent après 6 mois de travail, soit 130 jours travaillés ou 910 heures, au cours des 24 derniers mois, et 36 mois à partir de 55 ans (conditions Unédic). S'y ajoutent la retraite du régime général et l'Agirc-Arrco, la mutuelle, la prévoyance et les indemnités journalières de salarié.
- Micro-entreprise et EURL : pas d'assurance chômage. Le seul filet est l'ATI, l'allocation des travailleurs indépendants, versée en cas de cessation involontaire et définitive d'activité. Son montant dépend de tes revenus des deux années civiles précédentes, dans une fourchette de 19,73 € à 26,30 € par jour, soit environ 600 à 800 € par mois, pendant 182 jours au maximum (France Travail). C'est un dépannage de six mois, pas un revenu de remplacement.
- Retraite et arrêts maladie : en micro, tes droits se calculent sur ton chiffre d'affaires après abattement forfaitaire, donc sur une base réduite. En EURL, des cotisations plus élevées produisent de meilleurs droits. Dans les deux cas, une prévoyance individuelle se souscrit à part, à ta charge.
Pour mesurer ce que représente concrètement cette absence de filet, le calculateur d'allocation chômage donne le montant auquel un salarié aurait droit avec le même niveau de revenu.
Il n'existe pas de statut gagnant
Le classement en euros donne toujours le même ordre au-delà d'un certain volume : l'EURL devant, la micro au milieu et bloquée par son plafond, le portage derrière. Ce classement ne dit rien de ce que tu achètes avec la différence.
Tu démarres et ton chiffre d'affaires prévisible reste sous 83 600 €. La micro-entreprise, sans hésiter. Création en quelques jours, aucun comptable, et tu peux basculer plus tard si l'activité décolle.
Tu factures entre 400 et 700 € par jour et tu as des charges fixes. Un prêt immobilier en cours, des enfants, un client unique qui représente l'essentiel de ton activité : c'est le profil où le portage se défend. Tu paies environ 18 000 € par an la différence avec l'EURL, et tu achètes avec une assurance chômage qui, elle, se déclenche vraiment.
Tu factures plus de 700 € par jour, ton carnet est rempli et la gestion ne te fait pas peur. L'EURL à l'IS, ou la SASU si tu veux jouer sur les dividendes. L'écart devient trop important pour être ignoré, et une prévoyance individuelle coûte nettement moins cher que la différence.
Dernier point : ces statuts ne s'excluent pas. Le portage sur les missions où le client exige un contrat de prestation cadré, la micro pour des interventions ponctuelles, c'est parfaitement légal. Et pour situer ce que chacun rapporte face à un poste salarié équivalent, le guide freelance vs salarié reprend le calcul dans l'autre sens.